Berlin, 9 juillet 2006
8 h 30 : petit déjeuner staff.
9 heures : petit déjeuner obligatoire.
10 h 30 : vidéo.
11 h 30 : promenade.
13 heures : déjeuner. Repos, soins.
16 h 15 : départ de Manu pour le stade.
17 heures : réveil.
17 h 30 : collation.
19 heures : causerie. 19 heures : départ du car pour le Stade olympique.
21 heures : match France-Italie (finale de la Coupe du monde de football).
23 h 45 : obligation presse. Programme banal d’un joueur de football le jour du match, même quand ce match est la finale de la Coupe du monde et même quand on est presque sûr de rester sur le banc.
France-Italie. Je viens de me lever. C’est certainement ma dernière journée « en bleu ». La dernière fois que je vais représenter mon pays dans l’événement le plus filmé, le plus commenté, le plus taré du monde. J’ai décidé de profiter au maximum de ce moment unique.
9 heures : je me rends au petit déjeuner « obligatoire ». Obligatoire, c’est ce qui est écrit sur le tableau proche de l’ascenseur. Obligatoire sinon personne ne vient prendre son petit déjeuner.
Vers 10 h 30, on a droit à une séance vidéo pendant laquelle la moitié de l’équipe s’endort. Ensuite, direction le parc pour se faire balader, protégés par le GIGN au milieu des gamins dans les bacs à sable. Les portables sont interdits, alors tout le monde met son casque sur les oreilles. Tout ça pour resserrer les liens, être en équipe.
13 heures : déjeuner, sauf que c’est quand même le 9 juillet.
À jour exceptionnel, invité exceptionnel : pendant le repas « diététique » – au choix, carottes râpées, jambon, salade verte sans sauce ou pâtes à la crème, fromage, mousse au chocolat –, on voit apparaître sur la terrasse un petit Noir à lunettes ; non, ce n’est pas le petit frère de Thuram, c’est Spike Lee ! Visiblement, il est copain avec Thierry Henry. Tous les cadres de l’équipe vont le saluer sauf moi, bien sûr, j’ai autre chose à faire que de saluer un grand cinéaste puisque je suis moi-même un grand cinéaste. Les joueurs de foot pensent être géniaux tout le temps et pour tout ce qu’ils font, non ? Donc, je retourne dans ma chambre parler à mon Nagra et faire une toute petite sieste de… trois heures.
Vers 17 h 30, on a droit à une jolie collation. J’en prof ite pour bien me nourrir puisque, si j’interviens, ce ne sera pas avant 22 heures, après la mi-temps.
Le match approche et c’est en costume que je me rends à la dernière causerie de la Copa del mundo. Domenech est bon, même très bon, et c’est ultra motivé mais quand même sur le banc que je remonte dans ma chambre préparer mon sac de « substitute ». Je vérifie que la caméra super-8 est chargée, prends quelques pellicules, et hop ! C’est parti.
Je me faufile au milieu des flics pour éviter les sifflets (depuis France-Mexique, je suis un joueur détesté par son propre public) afin d’atteindre le bus. Stade olympique.
La Coupe du monde est là, en face de moi. Je décide d’attendre que le bus soit vide pour brancher ma caméra. Je filme tout le trajet jusqu’au vestiaire. Je deviens inconscient, à quelques minutes de la finale de la Coupe du monde, je ne pense qu’à faire un gros plan sur mon maillot n° 8 posé à ma place. Je rentre dans le vestiaire, personne ne semble remarquer la drôle de machine que j’ai dans la main, personne n’a envie de me tuer, personne ne me pose de questions, comme d’hab’ quoi.
Préparation, motivation, échauffement et début du match. Aucune bonne surprise, aucun blessé pendant l’échauffement. J’ai pensé mettre un tacle par-derrière à Vieira dans le couloir, mais je me suis retenu (« la trouille, peut-être… oui, ça doit être ça ») et j’ai donc pris place sur le banc à côté de mes copains remplaçants.
Enfin le coup d’envoi ! Moi, le petit Indien de Caucriauville, je viens de faire le mondial, et je suis là, en finale. Je vais jouer, j’en suis sûr !!!
Comme d’habitude, il va se passer quelque chose. Malouda obtient un penalty, Zidane le transforme. Materazzi égalise, Toni met une tête sur la barre et c’est la mi- temps. Domenech nous envoie nous échauffer et fait renaître l’espoir en chacun de nous. L’espoir de participer au plus grand moment de notre carrière : une finale de Coupe du monde. Nous sommes tous là derrière à courir, à faire des pas chassés et des mouvements de bras avec le secret espoir que Pierre Mankowski vienne nous faire signe de rentrer en jeu. L’espoir devient presque réalité lorsque, à la 56e minute, Vieira s’écroule. Déchirure, élongation, je m’en fous, je vais rentrer, c’est sûr, c’est mon poste, là où je suis le meilleur. Je vais prendre le ballon, dribbler deux joueurs et envoyer Henry fusiller Buffon… Manko se lève, s’approche, fait signe. C’est moi, ce n'est pas moi, c’est moi, et finalement ce n’est pas moi, mais Alou Diarra qui est choisi.
Déçu, je continue mon échauffement, encore deux changements possibles.
90e minute : Trezeguet remplace Ribéry. Ça sent mauvais, plus qu’une seule chance de jouer. Sagnol centre, Buffon s’envole pour claquer le missile de Zidane. Zidane se blesse. Ça semble grave. Il reste au sol et le docteur rentre sur le terrain. Super ! Il va sortir, clavicule délogée, le truc qui vous envoie à l’hôpital. Allez, fais un effort, Zizou, pense aux autres ! Demande le changement, que je puisse m’amuser un peu, moi aussi. Allez, gars, c’est ma dernière chance, tu m’as déjà niqué ma Coupe du monde, si tu fais ça, je te pardonne tout…
107e minute du match. Ma Coupe du monde est terminée. Zidane s’est relevé (il est vraiment relou, le Zizou), et c’est Wiltord, le dernier d’entre nous, qui remplace Henry. Je retourne vers mon banc, triste, ailleurs, écœuré, heureux, jaloux… je ne sais plus trop quels sentiments me traversent.
Trois minutes plus tard, tout se précipite. Zidane est expulsé. Confusion totale ! Erreur d’arbitrage ? Personne ne sait… Qu’a-t-il fait ? Je m’en tape, en fait ! Tout ça pour ça ! La France joue à dix, Domenech frappe une bouteille et s’en prend à l’arbitre.
La Coupe du monde lui échappe, nous échappe, m’échappe ou leur échappe.
C’est fini, les tirs au but. Trezeguet rate. C’est le destin. Nous allons chercher notre médaille, sans notre capitaine. Les Italiens soulèvent la coupe. Nous sommes peu encore sur la pelouse à les regarder. Domenech n’est pas loin. Je reste, j’observe, j’enregistre, je termine.
Oui, c’est la fin, la fin de mon « aventure » en bleu, comme ils disent dans les émissions de télé-réalité. Les Italiens font leur tour d’honneur et je rentre au vestiaire. Zidane est habillé, il bafouille quelques excuses ; Domenech l’applaudit, accompagné de quelques joueurs, puis il part. Je branche la caméra et, dans le même plan, je cadre sur Trezeguet, Chirac et Domenech. Que des winners.
Je m’embrouille avec Vieira, mon « copain ». Normal, je suis allé trop loin. Je branche pour faire le chemin inverse en direction du bus. Je coupe et range ma caméra, c’est fini ! Substitute, le film, est dans la boîte !
Je me rends au bord du Stade olympique de Berlin.
Le stade est vide. La pelouse est blanche de confettis et My Way passe dans la sono.
Ému et soulagé, je pleure. "
VIKASH DHORASOO avril 2010.